Culte de dédicace du centre Martin Luther King à Saint-Pierre

assemblée inauguration

Prédication du Pasteur Michel Bertrand

Le culte de dédicace du Centre Martin Luther King (CMLK) de La Réunion s’est déroulé dimanche 21 novembre 2021. Ce culte a réuni les membres de la communauté de St-Pierre, ceux de St-Denis, les pasteurs qui ont servi l’Eglise Protestante de la Réunion ces dernières années, et également les partenaires qui ont soutenu le projet.
A cette occasion, la prédication a été donnée par le Pasteur Michel Bertrand. Nous partageons ici le texte intégral de sa prédication.

Esaïe 54/1-10

« Réjouis-toi, dit le prophète, Élargis l’espace de ta tente, car tu vas t’agrandir de tous côtés ». En quelques verbes tout est dit pour ce jour de Dédicace !

« Réjouis-toi ». Car, en effet, aujourd’hui est un jour de joie et de reconnaissance qui célèbre l’aboutissement d’un projet tant espéré et tant attendu.

« Élargis l’espace de ta tente ». Car cette maison a vocation, comme une tente, à être un lieu toujours ouvert, planté au cœur du monde, pour accueillir et pour témoigner.

« Tu vas t’agrandir de tout côté ». Car cette construction n’est pas une fin en soi, c’est une perspective de vie encore à déployer, portée par une promesse qui déjà la tourne vers demain.

Le prophète ajoute même « ne regarde pas à la dépense » ! Mais là je n’insiste pas, car cette exhortation dépensière pourrait déranger plus d’un trésorier, du Défap, de la Cevaa ou d’autres organismes ! Et pourtant, même ce défi financier, votre Église l’a assumé avec confiance et lucidité ! Alors oui, aujourd’hui, « Réjouis toi, Élargis l’espace de ta tente, car tu vas t’agrandir de tous côtés ».

michel Bertrand culte inauguration

Pourtant, chers amis, au moment où le peuple d’Israël reçoit ce message d’espérance, il n’est pas vraiment en situation de le comprendre, ni de l’accueillir. Vous l’avez entendu, il se sent comme une femme humiliée, une femme abandonnée. Les Babyloniens, en effet, ont envahi le pays, le roi a été exécuté, le Temple détruit, la population déportée en terre étrangère.

Or c’est pourtant à ce moment, qu’une Parole troue la nuit et rejoint le peuple dans sa détresse pour lui faire une promesse. Promesse étonnante de la présence de Dieu, alors que tout semble dire son absence et crier son silence. Promesse bouleversante qui peut éclairer les désespoirs de celles et de ceux qui, aujourd’hui, sont confrontés à l’énigme du mal. Promesse salutaire pour une société désorientée qui semble parfois n’attendre plus rien, n’imaginer plus rien, n’espérer plus rien. Ainsi est restée longtemps accrochée à un rond-point, près de mon village, cette banderole jaunissante sur laquelle étaient inscrits ces mots : « notre futur n’a pas d’avenir ». Reflet désenchanté d’un monde que l’espérance a déserté.

Alors, il faut se réjouir quand des Églises, comme la vôtre, osent relever le défi de l’espérance et se prennent à « rêver », à l’image de Martin Luther King dont ce Centre porte le nom. Oui, vous aussi, chers amis, « vous avez fait un rêve » et c’est en pensant à ce rêve devenu réalité, que j’ai vu dans cette exhortation du prophète Esaïe, et notamment dans l’image de la tente, une parabole de la vie de l’Église, une parabole porteuse de trois indications précieuses.

Et la première indication réside dans un étonnement. En effet, en signe de restauration et de rétablissement, le peuple en exil avait sûrement rêvé mieux comme symbole que celui d’une tente. Sans doute attendait-il plutôt un Temple, un espace sacré où Dieu serait « confiné », entouré de « distanciations » religieuses qui le tiendraient à l’écart, à l’abri des cris et des rumeurs du monde.

Or voilà que Dieu nous étonne, Dieu nous surprend en parlant à son peuple d’une « tente », habitation fragile par excellence, signe de mouvement, de mobilité, de provisoire, d’ouverture, mais aussi lieu d’accueil et d’hospitalité. La tente, abri des réfugiés dans les camps et des migrants aux frontières, habitation des SDF dans les rues de nos villes.

La tente, demeure des nomades, et nomades vous l’avez été, toutes ces années, dans le Sud, hébergés fraternellement, en divers lieux, par l’Église catholique. Et même si vous vous installez aujourd’hui en Terre Sainte !… comme en rêvait le peuple déporté, vous resterez nomades, « peuple en marche », comme le dit l’hymne de l’Église.
Car notre Dieu n’est pas « assigné à résidence » dans des lieux clos. Il est là où des hommes et des femmes sont rassemblés en son nom, touchés par sa Parole, y compris dans le champ de la société. N’en déplaise aux tenants d’un laïcisme sectaire qui voudraient exiler les croyants et leurs convictions hors de l’espace public. Or réduire la foi une affaire privée ce serait priver le monde de la bonne nouvelle.
L’Église n’a donc pas vocation à se replier sur elle-même, derrière ses constructions doctrinales ou les murs de ses bâtiments. Heureusement ici il n’y en n’a pas ! Et il y a eu déjà des journées « portes ouvertes » ! Alors, frères et sœurs, qu’ici chacune et chacun puisse toujours entrer et sortir librement, apportant les attentes et les questions de ce temps.
Que dans ce lieu, sur les pas de Martin Luther King, les drames et les joies de la terre, soient toujours au cœur de la prédication, de la catéchèse, de la diaconie, de la prière. Que ce Centre soit comme une tente ouverte au grand vent de l’histoire, afin de prier le Christ les yeux grand ouverts sur le monde et de servir dans le monde les yeux grand ouverts sur le Christ.

Pour cela, dit le prophète, « Élargis l’espace de ta tente, tends des toiles supplémentaires, allonge tes cordages ». Cela constitue la deuxième indication de ce texte. A savoir que nous avons besoin de ces liens qui élargissent notre horizon et nous arrachent à nos replis frileux, à nos crispations identitaires, à nos suffisances mortifères. Car nous ne pouvons vivre sans les autres et nous mourrons de nos enfermements. Comme le rappelle la parole de Jésus inscrite sur la plaque à l’entrée : « Tout ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le, vous aussi, de même pour eux ».

Or la tente est précisément le lieu et le symbole de la rencontre avec l’autre, de l’hospitalité, de l’échange, du débat. Autant de réalités, vous en conviendrez, bien peu présentes dans notre société individualiste qui a tant de mal à faire place à l’autre différent. Une société où l’on préfère le tête-à-tête narcissique avec l’écran de son portable ou avec le miroir des réseaux sociaux ou de groupes ne rassemblant que de semblables. Avec pour conséquence la généralisation des solitudes qui dévastent des existences et gangrènent le tissu social.
Alors oui, amis, frères et sœurs, dans une situation de fragilité qui pousse plutôt au « chacun pour soi », il est urgent de « tendre des toiles supplémentaires » et « d’allonger les cordages », afin de vivre des solidarités pour des projets plus larges que notre seul environnement immédiat.
Ces « toiles » et ces « cordages », ce sont les liens de la communion au sein de cette Église, par-delà les différences et parfois les turbulences qui la traversent.
Ces « toiles » et ces « cordages », ce sont les liens qui unissent cette Église aux proches partenaires, dont les représentants viennent de s’exprimer.
Ce sont encore les relations avec d’autres Églises de la Réunion, les échanges dans le cadre des relations œcuméniques et des dialogues interreligieux, l’ouverture à tout le tissu associatif et aux éventuels partenaires de la société civile.
Mais tendre des toiles supplémentaires et allonger ses cordages, c’est aussi rejoindre les exclus et les oubliés de notre monde. C’est écouter les chercheurs de sens qui se tiennent aux marges de nos communautés. C’est accueillir les « clandestins de l’espérance » qui parfois cherchent Dieu désespérément, sans savoir son nom, ignorant qu’en Jésus-Christ, il a déjà « planté sa tente parmi nous », comme le dit l’évangéliste Jean.
Un Dieu de miséricorde qui a tendu sa corde vers notre misère.

– 3 –

Et c’est précisément cet ancrage dans l’amour de Dieu qui peut nous permettre de sortir de nous-mêmes pour aller vers autrui. Car nul ne peut s’ouvrir à l’autre sans enracinement. Nous touchons là, la troisième et dernière indication de ce texte. En effet, si le prophète dit « ajoute des toiles supplémentaires, allonge tes cordages », il précise aussitôt, « consolide tes piquets ».
Celles et ceux qui ont un jour campé savent bien que plus la tente est grande et ouverte, plus elle offre de prise au vent. Que celui-ci s’y engouffre et la fragile habitation est emportée, sauf si les piquets ont été solidement plantés dans le sol. De même pour être une Église ouverte, sans être pour autant ballottée ou emportée, il faut veiller à ne pas laisser s’affadir nos convictions.
Pour accueillir l’autre dans sa différence et respecter son identité, il est indispensable de ne pas renoncer à la sienne. Cela me semble vrai aussi bien dans le mouvement œcuménique, que dans les dialogues interreligieux ou dans le débat démocratique. Tous ont besoin de convictions clairement affirmées et de tolérance concrètement pratiquée.
A l’image de la tente au désert qui ne peut tenir sans des piquets, des pieux, solidement enfoncés, la tente d’une Église ouverte ne peut tenir sans des femmes et des hommes « pieux » ! Dans tous les sens de ce mot, c’est-à-dire solidement nourris de la Parole de Dieu et portés par la prière. Des engagés qui prennent, chaque fois que nécessaire, le temps de se poser pour mieux s’ouvrir.
Cet enracinement est d’autant plus nécessaire, que les tempêtes de notre histoire et de nos vies ne sont parfois pas moins violentes que les cyclones qui frappent régulièrement cette île. Quant aux terrains de notre monde et de nos existences, ils sont parfois si mouvants ou si durs que, par nos seules forces, on peut avoir bien du mal à faire tenir les piquets de la tente.
Qui n’a connu, comme le peuple en exil, ces périodes de bouleversement et de solitude où s’ébranlent les certitudes ? Ces traversées du désert, ces jours de sécheresse où montent des questions sans réponses sur les hommes et sur Dieu, parce que la vie est trop dure et le malheur trop grand. Le prophète connaît bien tout cela.

C’est pourquoi il termine son exhortation en renouvelant au peuple, à l’Église et d’abord à chacune et chacun de nous, la promesse de Dieu : « Quand les collines chancelleraient, quand les montagnes s’effondreraient, mon amour pour toi ne faiblira pas et mon alliance de paix ne sera pas ébranlée ».

Alors si demain nous avons le sentiment que les choses n’avancent pas comme on le voudrait, que les réalisations escomptées ne sont pas là, que les résistances aux changements se font pesantes, que le pari de l’ouverture est bien risqué et que la tente vacille, il faut nous accrocher à cette bonne nouvelle de l’amour de Dieu. Il faut nous attacher aux piquets de sa grâce et pour cela lâcher nos sécurités illusoires, lâcher les idoles auxquelles nous tenons, pour nous en remettre à Celui qui nous tient.
Portés par cette confiance inexplicable que Dieu nous donne et qu’Il nous fait, puisse ce Centre Martin Luther King être comme une tente plantée au cœur de la cité humaine, un signe de l’amour de Dieu pour ce monde.
Une tente ouverte, aux piquets bien enracinés, où chacun est accueilli tel qu’il est et peut venir se ressourcer à son rythme, ou simplement faire halte pour reprendre souffle au souffle de l’Esprit.
Alors oui, ne « regardez pas à la dépense » comme le dit le prophète ! C’est-à-dire continuez à vous dépenser sans compter, comme vous l’avez toujours fait, afin de partager avec le plus grand nombre la bonne nouvelle que vous avez reçue.

Amen

Michel Bertrand

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